Les réseaux mafieux libanais : symptômes d’un État fragmenté et en perte d’autorité
- connaitrelamafiasc
- il y a 5 jours
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En 2023, l’arrestation de Nouh Zaiter par les forces de sécurité libanaises a fait la une des médias nationaux. Depuis des années, son nom circulait dans les dossiers liés au trafic de stupéfiants. Pourtant, il vivait ouvertement dans son village de la vallée de la Békaa, à l’est du Liban, près de la frontière syrienne. Recherché officiellement, mais présent publiquement : cette contradiction résume à elle seule un paradoxe libanais.
Zaiter n’était pas seulement un trafiquant. Dans son village, il représentait une forme d’autorité parallèle. Dans cette région historiquement marquée par les cultures illicites et la contrebande, il disposait d’un réseau familial solide, d’une capacité de mobilisation armée et d’un contrôle quasi informel sur son territoire immédiat. Pour certains, il incarnait une figure de protection ; pour d’autres, un symbole d’impunité. Dans tous les cas, son influence dépassait largement la simple activité criminelle.
Le cas Zaiter n’est pas un accident isolé. Il illustre un phénomène plus vaste : l’enracinement de réseaux mafieux au Liban, capables de s’inscrire durablement dans les équilibres locaux tout en coexistant avec un État dont l’autorité demeure partielle. Par « réseaux mafieux », il ne faut pas entendre une organisation centralisée comparable aux mafias italiennes classiques, mais un ensemble de structures parallèles, familiales ou claniques, combinant économie illégale, protection locale et connexions politiques.
Ces réseaux trouvent leur origine dans la guerre civile libanaise (1975-1990), période durant laquelle l’effondrement de l’État a favorisé la mise en place d’économies parallèles. Au fil des décennies, ces dynamiques se sont transformées : de mécanismes de survie en temps de guerre, elles sont devenues des éléments intégrés à certaines réalités territoriales. La crise économique de 2019 n’a fait qu’exposer davantage cette fragilité structurelle.
Ainsi, l’histoire de Nouh Zaiter permet d’entrer dans une question plus large : les réseaux mafieux libanais sont-ils simplement des acteurs criminels ou les symptômes d’un État fragmenté et en perte d’autorité ?
De la guerre civile à la consolidation des pouvoirs parallèles
Pour comprendre comment de telles figures ont pu émerger, il faut revenir au moment
fondateur : la guerre civile libanaise. À partir du milieu des années 1970, l’État se fragmente progressivement. Les milices confessionnelles prennent le contrôle de portions entières du territoire, administrent des ports, contrôlent des axes routiers stratégiques et installent des checkpoints devenus sources de revenus. La taxation informelle, la contrebande et la gestion parallèle des flux deviennent des pratiques structurées.
Lorsque les accords de Taëf mettent fin au conflit armé en 1989, ces circuits ne disparaissent pas. Les réseaux logistiques et les alliances territoriales survivent à la fin des combats. Une partie des anciens chefs de milice intègre les institutions politiques, tandis que d’autres investissent l’économie. La frontière entre pouvoir politique, clientélisme et économie parallèle devient plus poreuse.
Cette trajectoire distingue le Liban de mafias territoriales classiques. Ici, l’économie illégale ne s’est pas construite dans l’ombre d’un État fonctionnel, mais dans un contexte d’effondrement institutionnel. Elle s’est développée dans les zones de faiblesse d’un pouvoir affaibli avant de s’inscrire durablement dans certaines réalités locales.
Le cas Zaiter : quand l’autorité se déplace
C’est dans cette continuité qu’il faut situer Nouh Zaiter. Son pouvoir ne reposait pas
uniquement sur le trafic. Il s’inscrivait dans un environnement où l’activité agricole légale ne suffisait pas toujours à assurer des revenus stables. La culture du cannabis, régulièrement détruite puis tolérée selon les cycles politiques, est devenue au fil du temps une composante économique centrale dans certaines zones de la Békaa.
Dans ce cadre, des figures locales peuvent acquérir une influence considérable. Selon plusieurs reportages, Zaiter disposait d’un réseau d’hommes armés, exerçait un contrôle de fait sur son espace immédiat et possédait une capacité à gérer les équilibres locaux. Cela ne signifiait pas qu’il se substituait officiellement à l’État, mais que, dans certaines situations, son autorité était plus concrète que celle des institutions.
Le sentiment d’intouchabilité qui l’entourait ne peut être interprété comme une simple
défaillance ponctuelle. Il suggère l’existence d’équilibres locaux, parfois ambigus, où
s’entrecroisent notables, élus et responsables sécuritaires. La complicité n’est pas toujours formalisée, mais l’absence de confrontation durable révèle une forme d’arrangement. Lorsque l’État intervient de manière sporadique, il confirme paradoxalement que son autorité n’est pas exercée de façon continue.
Fragmentation et circulation
Parler d’une « mafia libanaise » serait sans doute aller trop vite. Contrairement à des organisations hiérarchisées comme la ’Ndrangheta, le cas libanais ne correspond pas à une structure unique et centralisée. Il s’agit plutôt d’un ensemble de réseaux régionaux liés à des familles, à des territoires et à des intérêts spécifiques.
Ce qui distingue cependant le modèle libanais, c’est sa capacité de circulation. Le pays dispose d’une diaspora ancienne et dense en Afrique de l’Ouest, en Amérique latine et en Europe.
Historiquement structurée autour du commerce et de l’entrepreneuriat, cette diaspora constitue un maillage relationnel transnational. Des rapports internationaux ont mis en évidence l’existence de circuits financiers transfrontaliers liés à certaines activités illicites.
Le maillage familial et commercial de la diaspora libanaise facilite la circulation des capitaux et confère aux réseaux criminels une profondeur internationale que ne possèdent pas nécessairement les mafias strictement territoriales.
2019 : rupture ou continuité ?
L’effondrement financier de 2019 ouvre une nouvelle séquence. Le système bancaire
libanais, longtemps perçu comme un pilier de stabilité, s’effondre. La monnaie se déprécie massivement. L’économie formelle se contracte brutalement. Dans certaines régions, les circuits parallèles apparaissent comme des alternatives de survie.
Les capacités de l’État à imposer l’ordre juridique se trouvent encore réduites. Plusieurs analyses soulignent que la crise limite la marge de manœuvre des autorités en matière de contrôle des trafics. Dans ce contexte, les réseaux locaux peuvent bénéficier d’une résilience supérieure à celle des institutions publiques.
L’arrestation de Nouh Zaiter peut être interprétée comme un signal. Elle montre que l’État conserve la capacité d’intervenir. Mais elle ne règle pas la question structurelle : tant que les fragilités institutionnelles persistent, les conditions de reproduction de ces dynamiques demeurent.
Au-delà du cas individuel
Le Liban n’est pas un cas isolé. Quand un État s’affaiblit durablement, d’autres formes de pouvoir émergent. Elles se situent à la frontière du politique, de l’économique et parfois du criminel. Elles ne remplacent pas l’État, mais elles prennent en charge, localement, certaines fonctions qu’il n’assure plus pleinement.
Il n’y a pas derrière ces dynamiques une organisation unique et centralisée. Elles s’expliquent par une trajectoire marquée par la guerre civile, le clientélisme et les crises successives. Dans ce contexte, des pouvoirs locaux ont pu s’installer dans la durée. Le problème ne réside pas seulement dans l’existence d’un trafiquant tel que Nouh Zaiter, mais dans sa capacité à durer. La longévité dit plus que l’arrestation : elle révèle une autorité publique qui n’est pas pleinement continue.
Sources :
L’Orient-Le Jour, « Arrestation de Nouh Zeaïter, le « Pablo Escobar » libanais : un timing qui interpelle » , 2023.
Al-Monitor, « Lebanon’s most wanted drug kingpin arrested », 2023.
Fawwaz Traboulsi, A History of Modern Lebanon, Pluto Press, 2007.
Elisabeth Picard, Lebanon: A Shattered Country, Holmes & Meier, 2002.
Accord de Taëf (1989) - United Nations Peacemaker.
UNODC, Drug Trafficking Dynamics across Iraq and the Middle East.
International Crisis Group, « Managing Lebanon’s Security Crisis », 2020–2023.
World Bank, Lebanon Economic Monitor (2019–2023 editions).
Bassel F. Salloukh et al., The Politics of Sectarianism in Postwar Lebanon, Pluto Press, 2015.
Albert Hourani & Nadim Shehadi (eds.), travaux sur la diaspora libanaise, Chatham House.
Houda Asal, Dynamiques associatives de la diaspora libanaise : fragmentations internes et transnationalisme sur le Web, e-Diasporas Atlas, 2012.





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